- Série
- Will AI Fix Work ?
- Numéro
- Épisode 43
- Publié le
Où l'on remplace quelqu'un par l'IA sans savoir ce qu'il faisait réellement.
… où l’on remplace quelqu’un par l’IA sans savoir ce qu’il faisait réellement.
Korn Ferry vient d’interroger plus de 16 000 professionnels dans onze pays. 61 % déclarent assumer aujourd’hui les responsabilités de plus d’un rôle. Le rapport y voit l’effet de postes supprimés, restructurés ou « remplacés par l’IA », sans distinguer ces trois phénomènes.
Il résume le mécanisme ainsi : l’IA reprend quelques aspects du poste, puis les tâches restantes sont redistribuées à ceux qui restent. Mais personne n’a vraiment pris le temps de recenser ces tâches.
Lorsqu’on remplace un poste par une IA, on automatise ce qu’on voyait du travail de la personne qui l’occupait : la fiche de poste, le processus, la liste des livrables. C’est à partir de cette version écrite que l’IA est spécifiée, puisque c’est la seule qui existe sur le papier.
Seulement, le travail ne se résume pas à cela. C’est un sujet théorisé et bien connu : travailler, c’est combler l’écart entre ce qui est prescrit et ce qui arrive vraiment. Il faut gérer les pannes, les imprévus, les arbitrages et tous les arrangements sans lesquels rien ne tourne. La grève du zèle en donne une bonne démonstration : appliquez strictement la prescription, et l’organisation s’arrête 😏.
L’IA reprend donc la partie visible. La partie invisible, celle qui faisait tenir l’ensemble, revient aux voisins de bureau.
J’en tire une conséquence que l’enquête ne mesure pas. Celui qui « fait deux métiers » ne fait pas deux fois le même volume de travail. Il récupère la part cachée de deux métiers, souvent la plus dense de chacune. 44 % des répondants se sentent poussés au-delà de leurs capacités. 45 % se disent trop occupés pour produire quelque chose qui compte.
Ce n’est pas seulement plus de travail. C’est du travail plus dur.
Le gain de productivité peut alors sembler bien réel. Ce qui a disparu était la partie comptable du travail. On a retiré le mesurable, conservé l’immesurable, puis mesuré 🤔.
La personne qui savait ce que le poste contenait vraiment était souvent le manager.
Or 42 % des répondants disent que leur organisation a réduit le nombre de managers. Les tâches restantes finissent donc quelque part, sans que personne sache précisément lesquelles, ni chez qui.
Réserve habituelle : il s’agit d’une enquête auto-déclarative, menée par un cabinet de conseil en organisation qui vend précisément les remèdes qu’il recommande. Ce sont donc des signaux, pas des preuves 🤭.
Alors, avant votre prochaine automatisation, posez une question qui ne demande aucun tableau de bord : de ce poste, qu’avez-vous réellement vu ? Et qui fait le reste ?
Vous pouvez aussi relire les fondamentaux du lean management ou m’en parler 😎 .
Commentaire de l’auteur sous le post : Le rapport est accessible ici > Korn Ferry, Workforce 2026: Growing Nowhere (https://www.kornferry.com/insights/featured-topics/workforce-management-articles/workforce-planning-insights). Troisième édition de leur enquête annuelle, 16 000 répondants, onze marchés dont la France.
Sur le prescrit et le réel : Vous pouvez toujours relire Christophe Dejours, L’évaluation du travail à l’épreuve du réel (Quae, 2003).
