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Série
Will AI Fix Work ?
Numéro
Épisode 29
Publié le

Où il est question de lire les philosophes plutôt que les études sur l'IA au travail.

… où il est question de lire les philosophes plutôt que les études sur l’IA au travail.

“AI Doesn’t Reduce Work — It Intensifies It.” c’est un des derniers articles de Harvard Business Review qui est beaucoup relayé actuellement. Huit mois d’étude et une conclusion qui va dans le sens attendu : l’IA ne réduit pas le travail, elle l’intensifie 🤔

La mécanique est redoutable. Plus l’IA vous rend rapide, plus on attend de vous. Alors vous déléguez pour tenir. D’abord l’accessoire, puis l’important, puis ce que vous étiez le seul à savoir faire. Et un matin, vous réalisez que la qualité de votre pensée s’est dégradée. Pas par paresse, par obéissance au rythme que vos propres outils vous ont imposé.

Fatigue cognitive, perte d’autonomie, brouillage vie pro/vie perso, autant de sujets que j’ai moi-même relayés ici depuis le début de cette série. Donc, en 3 ans, les mêmes alertes, les mêmes constats. Les études ne font que recycler l’évidence. C’est d’ailleurs ce qui m’avait fait mettre en pause cette série, l’année dernière.

Bref, commençons par relire Bernard Stiegler. Il avait un mot : la prolétarisation. Non, pas la précarité économique, la dépossession de nos savoirs, le moment où le savoir est capturé par la machine et où le sujet devient un simple utilisateur passif.

Stiegler distinguait trois niveaux, et la HBR les documente sans le savoir :
- La perte du savoir-faire. Le “vibe-coding” : des non-experts génèrent du code sans comprendre la structure. L’IA ne les augmente pas. Elle les perfuse.
- La perte du savoir-vivre. “Avancer un prompt” pendant le déjeuner, le soir. Le travail devient ambiant. Les pauses disparaissent.
- La perte du savoir-théoriser. Accepter les recommandations par décharge cognitive : le court-circuit de la pensée.

Et le collectif trinque. L’étude le montre : les experts passent leur temps à relire et corriger le travail “vibe-codé” de collègues qui n’ont pas les bases. Produire vite ne fait pas disparaître l’effort. Il le déplace sur ceux qui savent encore pour validation.

Ce que la HBR appelle “fatigue de l’IA” est une crise du sujet, et du collectif.

Mais Stiegler n’était pas un pessimiste.

La technique est un Pharmakon : à la fois poison et remède.

L’enjeu n’est pas d’exclure l’IA, elle est là et peut nous être utile, mais de la re-socialiser.

Passer du manager-administrateur au manager-pharmacologue 😏 :
- Valoriser ceux qui travaillent bien avec l’IA, pas ceux qui produisent le plus.
- Célébrer ceux qui détectent les limites de l’IA et apprennent à faire avec.
- Identifier collectivement les tâches qui doivent rester humaines.

Les rapports documentent l’évidence.
Les philosophes nous donnent la grammaire pour en sortir.

Reste à savoir si nous prendrons le temps de les lire… ou si nous demanderons à l’IA de nous les résumer 🤭